Récits

 

3 Récits en triptyque sur l’enfance

 

Croix 

Sommaire :

Elle croit être née – Elle croit qu’il n’est pas décent – Elle a longtemps cru

Elle aime à croire – Le jour où – Elle croit – Elle croît

L’histoire d’une fausse identité construite à l’intérieur d’une structure tyrannique; celle de la démolition tragique de cette identité… pour mieux naître à soi-même.

 

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© La Maladie blanche

 

 

— Extraits —

 

Elle le croit d’une intelligence exceptionnelle quand, dans la voiture, il demande soudain à la mère mais de qui est le texte de cette chanson, et d’une modestie ahurissante alors qu’il hoche simplement la tête en souriant parce qu’il a raison, c’est supérieurement beau puisque c’est écrit sur la cassette que c’est de Baudelaire

Elle croit voir, un instant, dans la forêt, sous les sapins très hauts, qu’il est nettement plus petit qu’eux, elle n’en croit pas ses yeux d’assister à sa relativité, elle s’empresse de l’oublier et se niche aussitôt de nouveau dans son ombre confortable et familière

…/…

Toujours en elle, et pour longtemps, la sensation de ne plus habiter nulle part (elle est encore bien loin de savoir qu’elle est chez elle en elle). Pour lors commencent vingt années d’exil

…/…

Elle a cru, pendant vingt ans, qu’il n’y avait pas de pilote à son bord, que son bateau était un bateau fantôme. Le jour où elle a pu entendre que si, il y avait quelqu’un, et que c’était elle, elle a cru sombrer dans la faille qui s’ouvrait, elle a demandé à la personne qui lui avait dit ça de lui tenir la main, elle est tombée quand même, elle a cru ne pas pouvoir s’en relever – deux fois (Il lui a fallu beaucoup de temps pour oser apprendre à marcher seule)

…/…

Elle s’est longtemps considérée comme moins qu’humaine devant toute personne qui l’écrasait tant soit peu d’un regard ou d’un mot

 …/…

Elle croit encore parfois (souvent même, voire presque tout le temps), que ce n’est pas vrai, que son père aidé de sa mère ne l’ont pas jetée par-dessus bord, en pleine mer, comme un cadavre

…/…

Un jour, elle croit rêver. L’amant resurgit par la fenêtre. La porte n’a toujours pas retrouvé sa clé. Elle voit d’abord ses belles boucles. Elle croit défaillir. Il n’est là que pour récupérer la table de la cuisine qui lui appartient, et mettre une majuscule à leur adieu. Après qu’il ait disparu par la même fenêtre, elle halète sur le lit. Puis elle se lève, s’approche de la fenêtre. Elle attend un peu. Elle ne veut pas que son corps en tombant le tue. Elle doit lui laisser le temps de descendre les six étages. Elle attend. Et parce qu’elle attend elle se dit. Ou alors. Ou alors prendre n’importe quel cahier qui traînera et s’y reconstruire. Tout reprendre depuis le début. Chercher le pur. Et si elle trouve le pur, continuer. Et c’est là qu’elle trouve le petit cahier d’écolier vert et noir. Elle se met à forer. Elle fore, fore, creuse le puits du vrai, du beau, du juste. Quand elle lève la tête du cahier, elle étouffe toujours, crève dans cette petite chambre à la porte condamnée. Mais elle tient. Elle tient désormais par les mots

…/…

Et puis un jour, elle croit enfin trouver l’arbre sous lequel s’abriter (elle a raison). Elle s’est souvenue d’un livre qu’elle a lu il y a longtemps. Et c’est lui. C’est le livre qui la sauve. Un entretien de Charles Juliet. Des extraits de ses livres. Quand elle n’est pas au restaurant, à servir des hommes qui la reluquent, elle est là, sous la mansarde sombre. Elle ne lit pas, elle réapprend à respirer. Par les mots. Un peu.  Elle ne peut plus dormir (un peu) que la main sur ses mots à lui, Charles Juliet. Ses mots sont son oreiller, sa couverture, sa terre, son ciel. Ce petit bout d’air où son être, petit à petit, son être vrai prend vie pour la première fois. Elle ne sait pas encore qu’elle vient de naître. C’est une naissance difficile, à risque. On ne peut pas encore se prononcer, il est trop tôt. Elle, elle se croit encore perdue (elle ne l’est plus tant que ça. Plus autant, plus pareil)

…/…

Elle croit que dans ce qui s’ouvre là, dans ce « elle croit », elle peut tout, absolument tout ranger de sa vie, elle ne sait pas vraiment pourquoi, comme une boîte qu’elle aurait longtemps cherchée et qui peut enfin tout contenir, sans qu’elle laisse rien, rien de côté, pas le moindre petit bout de laine (elle le croit très fort, et très vite, elle croit que non, toujours ce grand vilain doute parce qu’elle a toujours peur que non, que ce qui est beau et bien ne peut pas durer – mais ça c’était d’habitude, et cette fois, eh ben, non, ça va)

 

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          © Artémis cœur d’Artichaut, Hubert Viel

[Film qui a suscité ce récit]

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Inventaire 

 

Pièce par pièce, objet par objet, que dit l’enfance dans le souvenir ?

Un inventaire à la Varda où les objets convoquent la mémoire. La famille qui se dessine à travers cette mosaïque laisse un goût doux-amer…

 

 

               © Photos DR

 

— Extraits —

 

La cuisine

 

— Au sol, le carrelage à damiers : jaune moucheté et bleu, le même dans la salle de bains et l’entrée en enfilade.

— La fenêtre est haute. Je n’y vois qu’en montant à genoux sur l’évier. Ma mère accroche au loquet un miroir en faisant des grimaces quand elle s’épile la moustache.

— Au-dessus de l’évier, un « quart » : petite tasse en alu accrochée par l’anse dont on se sert tous pour boire de l’eau.

— Le chauffe-eau à gaz qu’on allume d’une allumette, sa flamme bleue.

— Je lave la salade dans une bassine en sauvant toutes les petites feuilles avant qu’elles ne basculent dans l’émail blanc. J’aime les histoires de sauvetage. J’adore le livre « La famille Tant Mieux en Amérique », où ils doivent « sauver » toutes les choses qu’ils aiment pour les emporter là-bas avec eux.

— En face de l’évier, un grand frigo blanc. Entre le frigo et la fenêtre, la litière du chat où il emporte parfois sa petite peluche, un chat siamois comme lui. Quand ma mère la raccommode, il attend qu’elle ait fini, assis à ses pieds.

— À gauche du frigo, une panière à pain plus haute que moi. On y range la flûte sur plaque et la baguette qu’on achète chaque jour. À l’intérieur du couvercle, un de nos dessins, sur un carton, un bonhomme coloré.

— Devant la panière, la gamelle du chat. Il m’arrive de découper pour lui des cœurs sanguinolents ramenés de la boucherie Jeannin. Un jour, je crois que l’un d’eux bat dans ma main. Je me régale, le lendemain, à le raconter à mes copines.

— La gazinière. Ma mère y fait brûler un jour une face des poissons panés de mon père. Elle les lui sert quand même, côté pile. Quand il s’en rend compte, les poissons volent dans la cuisine : des poissons planés.

— La machine à laver Faure, « F-A-U-R-E » dit la pub. La nôtre s’ouvre sur le dessus, un coussin rouge sur la vitre pour que le chat y dorme. Il s’y cramponne, toutes griffes dehors, quand elle essore.

— Parmi les éléments en Formica de la cuisine incorporée, une trappe d’angle pour le linge sale. Sur la trappe, un grand plat en bois dans lequel les fruits pourrissent vite.

— Les placards muraux. Leurs poignées, des rectangles noirs verticaux qu’il faut tirer très fort à cause de gros aimants. Elles sont très dures à ouvrir pour moi. En plus, c’est bruyant. Je tente quand même le coup, debout sur une chaise de paille, pour attraper des barres de chocolat Casino, fourrées d’une crème blanche.

— Dans le placard mural d’angle, au-dessus de la trappe à linge, la pharmacie. J’adore les granules jaune poussin quand on digère mal. Le bruit que fait ma mère en y farfouillant me rassure, la nuit, quand je suis malade.

— Je déteste les emplâtres couleur moutarde que ma mère nous colle sur le ventre quand on a « les vers ». Ils sont tellement difficiles à enlever une fois secs qu’un jour j’ai la peur de ma vie en croyant que ça m’a fait un trou dans le corps alors qu’en fait c’est mon nombril.

— Le lave-vaisselle. Ma mère m’apprend à m’en servir (pas à mon frère, c’est le garçon). Je me rappelle d’une illumination un jour, dans une conversation avec elle tout en le remplissant. Où j’ai compris qu’il valait mieux être malade que mort. Parce que, ai-je pris la peine de lui expliquer, quand on est malade, on peut encore guérir. Je me souviens encore de ma joie en vivant ce progrès intellectuel.

— La table. Mon tabouret blanc alors que les autres ont des chaises. Parce que la cuisine est trop exigüe. Parce que je suis la plus petite. Parce que ça me fait rien d’avoir, c’est vrai en plus, le pied de la table entre les jambes vu que comme ça je suis bien calée entre mon père et ma mère. On utilise la rallonge quand il y a des invités depuis que la salle à manger sert de chambre à mes parents.

— Le dessin à la surface du chocolat chaud, les matins, quand je viens d’y tremper les lèvres : l’espèce de champignon atomique qui s’étire jusqu’au centre. Les bulles qui protègent les petits tas de cacao non encore dissous dans le lait.

— Les barquettes Lu à la fraise que je détoure à coups de dents. Pareil pour les tartelettes Diego et le rectangle Pépito.

— Contre la table, le lambris sur le mur, comme dans un chalet. Par un nœud du bois, mon frère me fait croire qu’il peut voir la télé. Il ferme le petit trou par une miette, comme un bouchon. Ça me fait chouiner de jalousie tous les soirs pendant qu’on mange et ma mère est obligée de venir, ratant un bout des jeux de 20 heures.

— Au-dessus de la porte qui mène à la salle de bains, une assiette à rebord cuivré avec un paysage en technicolor, que j’avais dû trouver jolie dans la vitrine du quincaillier pour la fête des mères.

— La poubelle : en lattes de bois sombre. Un couvercle qui claque. On m’oblige un jour à ramasser tous les petits bouts de viande que j’ai cachés derrière elle, pensant que comme ça au moins mes parents ne les verraient pas en en soulevant le couvercle.

— Où est le petit poste de radio que ma mère écoute en préparant le repas ? Je ne sais plus, je me souviens juste qu’en l’aidant à écosser des petits pois, j’entends Michel Sardou : Quand j’étais petit garçon, je repassais mes leçons en chantant.

L’immeuble

— Un bloc carré couleur ciment. Sans aucun charme. Mais ça, je ne le sais pas. Dans chaque grain de ce bloc, tout mon amour pour ma maison.

— Sa matière, vue de près dans mes jeux, à la balle contre ses murs, à cache-cache dans ses recoins. Son odeur près des troènes, son haleine froide même en plein été près de ses soupiraux.

— Sa silhouette familière de loin, comme un membre de la famille.

 

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L’Armoire

Après le cri, et l’inventaire, il faut ranger. Le linge propre. Seulement, si possible, le linge propre. Le tout s’efforce de dépeindre le portrait le plus juste d’une famille dysfonctionnelle.

TABLE

La chambre claire  …………………………………………………………………………    2

L’illimité  …………………………………………………………………………………..         9

Son sémillant sillage  ……………………………………………………………………..   12

Pailletée de lumière  ………………………………………………………………………   20

La Vivaraize  ………………………………………………………………………………      25

Un pompon  ……………………………………………………………………………….       37

Au ciel, un nuage  …………………………………………………………………………     47

La mer  ………………………………………………………………………………………        50

Tu dors ?  ……………………………………………………………………………………       56

Minouche  ………………………………………………………………………………….        62

Le chalet  ……………………………………………………………………………………        65

Un secret et délicat parfum  ………………………………………………………        76

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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