Poésie

Anne Lauricella pascale piron huile et fusain 1998 001

 © Huile et fusain, Pascale Piron

 

JOURNAL DE SENSATIONS

Voici une vingtaine d’années que s’écrivent ces notes intérieures, d’abord enfouies, organiques, au rythme de l’être qui ne se sait pas encore Être. Puis se tournant, imperceptiblement, vers l’autre et la lumière… Ou la lenteur végétale des arbres, poussés intérieurement par l’irrépressible montée de leur sève.

Chuintements  /  Lents Roulis  /  Sèves et Veines  /

Tout ce Bleu  /  Autres Eaux  /  Pleins Replis  /

Or Âcre  /  Né(e) /  À mains nues (ou Carnet du Désenfouissement)

sont les 9 moments de ce journal, comme 9 mois, comme une naissance…

À ce jour, seuls les 3 premiers ont vu le jour, grâce aux soins de Frédéric Jaffrenou et de ses éditions Isolato. Ils sont réunis en un seul volume.

En 2019, les éditions Isolato publieront le dernier volume, À mains nues, de ce journal. Il m’aide parallèlement à trouver l’éditeur qui pourrait prendre le relais pour les autres tomes.

Avis aux éditeurs intéressés

voir  « Propositions aux éditeurs » à la page Actualités

 

Chuintements

[Elles ont débuté à leur source première, les sensations.

Ou les sensations que l’on commence à percevoir quand on décide de se mettre en chemin.]

 

Je suis là

à attendre

que je daigne

enfin me voir

 

– parfois

je sens ma présence

toute proche

 

°

 

Cesser de penser

en termes de fin

découvrir les délices

des prémisses

 

°

 

suspendue

au mince fil

de mon vrai

je me balance

au-dessus de

mon néant

 

°

 

je prépare la voie

m’affaire

à la naissance

des possibles

 

°

 

je suis l’enfant

qui tourmente son jouet

est près de le casser, jouit

s’énerve

je suis le jouet

 

°

 

Il s’agirait désormais non d’inventer ma propre langue, mais de me faire silencieuse pour que celle-ci s’élève et se mette à me dire.

 

 

 

Lents Roulis

[Toujours allant, se renforçant, le vide et le plein, l’ombre et la lumière.]

 

Accepter de tisser l’horreur, bien serrée, avec le bonheur.

Aimer le tapis contrasté qui en résulte

 

°

 

vacillante

la vaillante

va si lente

je suis ma promesse

non tenue

 

°

 

Infini silence. Infini bien -être.

Mais aussi : la fragilité presque douloureuse de cet instant.

Menacé par sa plénitude même.

 

°

 

lumière drue

répandant

sa seule réalité

 

le vent

agite

les branches nues

 

°

 

Parfois, cette sensation folle, impavide. Je suis la vie telle qu’elle devrait être, telle qu’elle aurait pu ne jamais cesser d’être en moi. Je suis son courant même.

 

 

Sèves et Veines

 

[La voix se cherche, encore très souterraine. Les mots sont des outils qui forent la matière de l’être. Mais très souvent et de plus en plus, de soudaines et lumineuses percées qui ouvrent tous les espoirs.]

 

quel mot vrai

me rendrait

la paix de vivre ?

 

°

 

Non n’aie

pas peur non

n’aie pas non

ne commets pas

la peur

 

°

 

alimenter la source

de ce qui est à vivre

la débarrasser

des pierres du vécu

 

°

 

Où suis-je ? Mes phrases envolées comme des grives à l’approche du chasseur. Le stylo figé en l’air comme un fusil dans les frimas d’hiver, face à la plaine soudain vide et silencieuse.

Où suis-je ? Par la fenêtre, petite famille passant, grappe d’enfants accrochée au landau dormant, devant le pas fatigué et serein des parents. Et moi, qui me bats avec les mots derrière ma vitre.

Quelle est la réalité ? Dans la pièce, les volutes charnelles du violoncelle, sous les assauts voluptueux de Navarra. Et le soleil dur d’automne au-dehors, qui coule au sol des ombres étirées. Et les enfants se poursuivant, et moi, toujours, guettant les mots lents.

Suis-je au plus juste ? Quelle réalité accorder à mes aventures solitaires ? Sur le papier, quelques tracés, échappés de mes batailles. Et toujours au-dehors, l’épuisement long du soir.

 

°

 

Mal, mal. Le froid, l’échancrure par où sinue l’intolérable. Et rien pour colmater soulager résister. Traître la vague reçue au cœur, aigre l’écume, et le rouleau qui me passe, passe sur le corps et lui essoré, ensablé sur la dune. Et les grands oiseaux sombres, leurs ombres lentes qui me lacèrent.

 

°

 

il doit bien y avoir

quelque part

un petit moi serré

à rêver

de loin et d’ailleurs

 

– m’en aller

le dénouer

 

 

 

 

Anne Lauricella - Seves et veines - Isolato 001

Anne Lauricella - Seves et veines - 4e couv 001

Anne Lauricella Seves et Veines Titres 001

 

 

 

L’huile et fusain en en-tête est signée Pascale Piron

© Pascale Piron – http://www.pascale-piron.com/

Pascale Piron a peint le Frontispice que voici pour l’édition de Sèves et Veines, Isolato :

Anne Lauricella - Pascale Piron frontispice Sèves et Veines 001

 

À mains nues

(ou Carnet du Désenfouissement), dernier tome de ce Journal de Sensations

 

[La voix a trouvé sa lumière. L’œil désormais se sait œil, il en jouit et en parle.]

 

 

– Extraits –

 

Pas de bruit

de brillance

 

ce qui m’arrive

est tout dedans

 

dans le silence

de mes nuits

 

______

 

Rien

qui ne mérite

son chant

 

______

 

Certains jours

sentiment que tout, le moindre

remuement de feuille, je peux

le contenir dans mes mots

 

d’autres

je ne sais pas même

ce qui me contient

 

______

 

À travers le noir

parfois, une brèche

où glisser

la main

– on tâte le mot

on ne comprend

rien

 

– le mot vient

on ne comprend

qu’à la fin

 

______

 

Tout ce réel répandu

 

on en soulève les pans, les plis

on palpe et puis on oublie

 

on ne veut surtout pas savoir

comment ça marche

 

on crache les mots

comme des noyaux

 

______

 

Dernières photos que j’ai d’elle

: il y a vingt ans

Aucun poème ne peut dire

 

ce tant-là

 

Et pendant que j’écris ça, je jure

que je souris. Parce que

quatre gamins dehors font péter des pétards

dans une canette et s’égayent, hilares.

 

Ce tout-là

 

______

 

Assise derrière la vitre. M’efforce à dire les arbres, l’allée, les flaques au milieu qui leur servent d’ombres en ces jours sans lumière. Alors qu’entre les branches on cherche à capter une autre lumière. Celle de ce qui, malgré tout ce qui n’est plus, est encore. Celle qui éclaire le chemin devant nous, dans le tout petit orbe que fait la lanterne sur les cailloux. Cette lumière-là. Qui égrène le chemin : les pas, les pierres, un peu d’herbe. Juste cela. À bout de bras, la lanterne. Et voir. Et lorsqu’on rentre à la maison, y déposer les mots, vite en ressortir. Il fait plus chaud dehors.

 

______

 

Sur la rive

du silence

 

haler

le mot juste

 

______

 

L’enfant

juburle, galope

Maman ! crie-t-il du bout de la rue et quand

elle apparaît à la fenêtre il hurle encore

plus fort et tout le quartier le sait, ce qu’il a fait

des ponts, Maman ! Des ponts ! en papier en pâte à modeler

des ponts comme çà, il montre avec ses petits doigts

monte répond la mère épanouie, monte vite

me raconter tout ça

Oh oui alors ! crie textuellement l’enfant

se ruant chez lui

 

______

 

Ne suis

qu’abri vide

d’un poème

à l’affût

 

______

 

Tant déployé mon être ces temps

comme grand voile au vent

 

tant quitté la côte enfin

et rejoint ma haute mer

 

que peur m’a prise de ne

plus même m’apercevoir

sur le coteau

 

mais !

suis !

sur le bateau !

 

______

 

Tant à recevoir de cette forêt que fait bruisser le vent

tant à recueillir de ces amples mouvements de fûts

tels les cous d’antiques animaux

tant à frémir d’être là traversée

par leur marche lente

 

_____

 

Vivement cette

seconde

 

j’y suis

 

m’y dilate

 

puis

m’y relate

m’y dilatant

 

– c’est mon dit

d’aujourd’hui

 

_____

 

Senteur tonique

de sève et d’embruns

comme un encens salé

je ne veux pas quitter

ce lieu fécondé

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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