Dans les cafés

D’un arrondissement parisien à l’autre, je choisis un café et le théâtre de la vie s’ouvre alors devant moi. Les clients, les serveurs, les passants deviennent les acteurs de saynètes ininterrompues. Je les enregistre à toute allure dans mes carnets, remerciant intérieurement ce fantastique metteur en scène qu’est le hasard.

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– Quelques extraits –

 

Café Bidule, rue Faidherbe, Paris 11

Son regard dit. Je suis toute entière dans cet amour. Son bras parle de tendresse aussi, qui enlace la poitrine de l’homme. Le sourire arrondit la pommette, rosie. Leur première nuit d’amour, passée ou juste à venir, est dans son visage à lui aussi, tourné vers elle. Sa joue tout près de son front à elle qu’il effleure de son souffle. L’ombre peinte de ce tableau, suspendu au-dessus du bar, ne dit pas s’il la touche ou pas.

Des vieux se querellent. Je me pardonne ce mot malheureux, les vieux, car sa méchanceté avec elle me choque. Il parle d’éviter d’avoir la diarrhée et qu’elle n’arrive jamais à ouvrir son paquet de thé, il le lui prend vivement des mains, tu fais toujours que des conneries, il ouvre pour elle le sachet de thé, s’énerve, s’y reprend et le lui balance, une fois ouvert.

Il a accepté l’abjection et s’en veut d’une telle cohabitation.

Il ne la regarde jamais, à peine lève-t-il les yeux de ses lunettes de quelques millimètres, histoire d’encore esquisser vers elle un mouvement léger, peut-être tout ce qu’il lui reste.

Elle, je la vois de dos. Son petit brushing, sa couleur faux châtain, sa voix éraillée, ses mains ridées, l’alliance en diamants. Elle seule parle. Il ne fait que répondre, bougon. Leur amour fou.

Un beau jeune homme, barbe et doudoune à la mode, remplit à toute vitesse des feuilles A4 d’une écriture que je ne connaîtrai jamais, comme s’il faisait la course avec moi. De temps en temps il lève un œil et un sourcil dans ma direction.

En fond, Corinne Corinna I love you so.

Comment pourrait-il écrire autre chose que la conversation des jeunes filles, de l’autre côté du radiateur qui les sépare ? Ce qui expliquerait la rapidité effrénée de son travail. L’une d’elles parle si fort qu’on l’entendrait de dehors, et il m’a dit et alors j’ai répondu par mail, j’étais hors de moi, hors de moi !

Le serveur, vif, allure jeune mais plus tant, lance en l’air trois fois sa cigarette avant de la rattraper enfin entre ses lèvres minces. « Du premier coup ! » lance-t-il en rigolant et en vérifiant du coin de l’œil que je n’ai raté ni la blague ni l’exploit.

Le vieux est parti chez le cordonnier après avoir refermé sur son crâne chauve et tavelé le couvercle d’une casquette en feutre rigide. L’épouse est restée seule. Aucun changement dans ses épaules. Le pli est pris depuis longtemps. Je me vois m’asseoir devant elle et lui demander : Pourquoi.

Un tartare non préparé et un café à la 35 !

Le vieux est revenu. Le temps de râler sur les prix excessifs du cordonnier, ils ne se disent plus rien puisqu’elle se tait. Il tapote en rythme ses doigts croisés sur le dos de ses mains, les yeux dans son thé, une moue désagréable incrustée dans le gras du visage.

Le serveur pseudo-jeune et pseudo-acrobate veut me faire payer 2€ de plus parce que le montant de la carte n’est pas atteint. Je lui demande un café pour les 2€. Si vous voulez ! Il hausse les épaules tellement il s’en fiche.

Cette fois, guitare électrique à la radio, sous les doigts toujours pianotant du vieux. Discussion que je crois enfin détendue entre eux sur un sujet qui lui fait prononcer le mot de « magnifique ». Il sourit. Je tends l’oreille. Quelque chose le passionne. Je ne perds rien des notes de Johnny Cash en même temps. C’est une doudoune. Il a vu une doudoune magnifique. Avec plein de poches. « Les gens, ils veulent des poches aujourd’hui. » Elle comprend mal, il grimace. Mais j’te parle pas de celle en cuir. Il s’énerve, il fulmine, souffle, pfff, tu comprends jamais rien. Tu comprends toujours à côté. Il est accablé. Il finit néanmoins dans un haussement d’épaule, comme pour lui-même, « enfin elle était belle, pour 49 €, j’en revenais pas ».

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Péniche Antipode, Quai de Seine, Paris 19

 

Un homme mûr, enfoui dans sa masse de cheveux gris, menton dans le foulard vert, à lire, par ses demi-lunes, Roger Martin du Gard, le premier tome des Thibault, Le Cahier gris  – tant aimé moi-même – une version jaunie. Blouson de cuir ouvert sur l’ampleur du foulard.

Une mère et sa fille slaves, un double-landau. Je vois la fille de dos, elle doit tenir l’un des bébés au creux d’un bras – endormi, car je ne l’entends pas.

« J’ai vu la photo avec Serge, Antonia, et je sais plus c’était qui l’autre. » La trentaine. La formule surprend. Le style n’annonçait pas la syntaxe. Erreur des faux-semblants.

L’inévitable peau de mouton à la mode sur l’enfant endormi qu’on a reposé dans le berceau. Un nouveau-né. Ses gestes d’eau, ses bruits doux. Le jeune père commandait le thé, les jus de mangue. Il gravit les deux marches qui conduisent au pont non-fumeur, ensoleillé, la seule partie ensoleillée de la péniche. Il a déposé les verres pleins sur la table. Ils parlent anglais maintenant qu’il est là.

Deux jeunes gens révisent leur Marivaux, on n’est pas loin des cours Florent.

Le second bébé s’est réveillé. Il se tait sur le père, au taquet. Mangue ananas groseilles accompagnent le thé gourmand de la jeune mère. Elle mange avec appétit plus que gourmandise. L’œil, gourmand, lui, furète.

Couple, café rapidement pris, seule place à l’ombre de la terrasse, fraîche en cet octobre. La jeune cinquantaine. Lui, accoudé au dossier de sa chaise, assis de côté, glisse à deux reprises un regard sans expression sur ma main qui écrit. Mon autre, étalée sur la page, dans le geste pudique de cacher mes lignes. Ils ont tôt fait de repartir. Il sifflote le concerto brandebourgeois de Bach en hissant sur l’épaule son sac aux motifs militaires.

Le deuxième bébé s’est tu. Endormi lui aussi dans la douceur illusoire de l’air.

Complètement happé par les Thibault. Je ne l’ai pas vu lever le nez une seule fois de sa lecture. Il n’a pas semblé dérangé par les conversations de deux femmes proches de lui qui parlent recettes (« il faudrait que je trouve quelque chose à base de citron »), puis perte de cheveux. Il sort soudain un stylo, se redresse, comme pris d’un désir soudain de souligner ou prendre des notes. Mais non, il n’en fait rien, l’œil continue de lire, lire.

Une très vieille dame, casquette, style sportif, teint hâlé, s’avance avec peine et précaution dans l’espace étroit entre les tables. Elle parle aussi avec difficulté, détachant bien chaque syllabe, pour exprimer son émerveillement aux jeunes parents : « J’adore les bébés ! » Elle tend les bras. « Si vous en avez marre, je veux bien les prendre. » Un des bébés se met à pleurer. « Oooh, petit chat », le plaint-elle en allant s’assoir. Elle demande à une dame seule l’autorisation de s’assoir en face d’elle, pour le soleil. « Oh pardon, je vous ai fait peur. »

Le lecteur au foulard vert est un habitué. Il embrasse la serveuse avec un sourire entendu. « On s’tient informés. » « Avec plaisir » répond-elle de sa voix de fumeuse de gitanes. Bras tatoués. La cinquantaine marquée malgré son look jeune.

La grand-mère à la casquette a été rejointe par son compagnon, tout aussi vieux, tout aussi casquetté. Elle boit une bière. Lui un café. « Je colle, regarde. Non mais regarde. » Elle parle trop fort. Il finit par faire ce qu’elle lui demande avec tant d’insistance, « Touche ma joue, Touche ma joue », comme on s’acquitte d’un devoir.

Jeune couple d’amis. Tous deux de beaux visages. « C’est moi qui vais payer, dit-elle. L’autre fois c’était toi. » Ils vont se boire un pichet de rosé. Du vin ? Ou peut-être du jus de fruits bio. Elle, cheveux au henné, habillée tout en noir. Il la regarde souvent en-dessous, un air de séducteur, mais sans s’en rendre compte. L’air de la savourer à la dérobée.

La dame à la casquette rit fort, « HA HA HA », s’exclame, s’émerveille comme un enfant à la voix de vieille. « Regarde ! » parce qu’un moineau a pris la cacahuète de ses mains. « Mais qu’est-ce qu’ils sont mignons. » Elle ne sait pas qu’elle crie.

La jeune au henné fume une deuxième cigarette entre ses ongles vernis de noir. Lui finit par s’en rouler une. Elle est assise au bord de sa chaise, nerveuse, jambes croisées. Le froid ? La tension du rendez-vous ?

« Mais oui mon amour » crie la vieille femme car il veut se mettre à côté d’elle au soleil. Ils ont pris la place des Thibault. « Aïïïe aïe aïe » soupire-t-elle souvent quand elle ne trouve plus de sujets de conversations. Lui, l’air paisible, mains dans les poches, le regard dans l’ombre de la visière… Difficile. Imaginer leurs jeunes visages. L’amour entre eux palpable. Comme une troisième personne. Ou leur attachement. Comme une laisse.

Quand je relève les yeux, parfois. Mes yeux pris comme deux poissons dans les filets d’un regard. Le jeune homme. La grand-mère (tentée de me parler, j’en suis sûre, si je l’y laissais, l’espace ici est si étroit). Un homme au profil grec attend le café qu’est allé lui chercher… son fils ? Un jeune ami.

Super le jus ! dit un peu plus tard le jeune homme à un serveur venu débarrasser les tables. Cool ! répond celui-ci, un peu trop vivement.

Entre les barreaux noirs du pont, le vert aux écailles luisantes du canal. Un tableau de Marquet.

« Hé ! Hé ! Hé ! » Elle s’affole. Une jeune fille en s’asseyant a bousculé la chaise où elle appuyait ses pieds. L’homme au profil grec se méprend : « Elle a pas l’air commode. »

Désir d’être invisible. M’asseoir à certaines tables, regarder ses occupants sous le nez, écrire, ne rien perdre.

« Ah c’est pas vrai ! On en est au même point qu’il y a un mois. » Malgré un grand sourire, il en a vraiment assez. Elle en a l’expression défaite, comme délavée, écoulée au bas de son visage. Elle ne peut pas sourire. Elle tend le bras, lui essuie une ride imaginaire entre les deux yeux. Il ne cesse de secouer la tête d’un air exagérément consterné.

Seuls les deux vieux ne parlent pas. De temps en temps, encore, un faible « Regarde » devant les moineaux qui s’affairent, car il continue parfois de leur lancer des cacahuètes.

L’un des nourrissons cherche l’air de son cri minuscule. Tandis que les mains en étoile du second se sont figées dans ses rêves primaux.

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Ce projet est en cours d’écriture. Il reste encore beaucoup d’arrondissements à visiter !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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